1. Lart sort du marché
1. Lart du vingtième siècle était dans le système marchand,
dans le même sens où lart rupestre était dans les grottes, ou lart sacré
dans les temples.
Il était un art marchand, comme on dit art sacré, art rupestre.
2. Pourquoi le dire au passé ? Il existe bien encore un marché
de lart, un marché du livre, un marché du disque, sans parler dun très
grand marché du multimédia. Le marché existe, mais y distingue-t-on encore un art
contemporain, comme furent visibles dans le marché, disons au hasard, Rembrandt, Turner
ou César ?
3. Il y a dix ans encore, jétais persuadé que ce marché privé
de lart allait être remplacé par un marché public. Le marché public na
rien changé à la disparition de lart du marché.
On passe seulement dun marché privé de lart à un marché
privé dart.
4. En cherchant bien, on trouvera peut-être dans ce marché quelques
uvre intéressantes. Elles sy noient bien plus quelles ny
apparaissent.
Lart contemporain napparaît plus dans le marché, alors
quil y a peu de temps encore, on ne le trouvait que là. Il napparaissait pas
en dehors.
2. Lart et la marchandise
5. Comment lartiste était-il entré dans le marché ? Sous
lancien régime des privilèges, il y est entré par « privilège du
Roi », sous la révolution bourgeoise, il y est entré par la reconnaissance de son
« droit de propriété », avec les idées socialistes, il y est entré comme
« travailleur intellectuel ». Depuis la seconde guerre mondiale, le problème
se complique : employé culturel, petit entrepreneur
?
6. Pourquoi est-il entré dans le marché ? Parce que le marché
était son véhicule.
Lart est dabord entré dans le marché par la littérature,
et la littérature par limprimerie. La photographie, le disque, le cinéma, ont fini
de faire entrer tout lart dans le marché. Cette époque est terminée.
7. Le modèle marchand de lart est le livre. Quest-ce
quun livre ? Pour le marché, la définition est simple : ce sont des
feuilles de papiers contenant des signes linguistiques, brochées ou reliées, en un
certain nombre dexemplaires.
Cest une définition très claire, mais qui suppose quand même
quil nexistait pas de livre avant limprimerie.
8. Cette définition implique aussi que le livre nest pas fait
par un auteur, mais par un imprimeur et/ou un éditeur. (La reconnaissance dun droit
vient donc remédier à la négation dun fait.)
9. Le sens juridique et commercial du mot livre est sensiblement
différent de son sens courant dans toutes les langues naturelles, qui suppose, lui,
larticulation de signes graphiques dans un ensemble cohérent sur un support
quelconque.
Les deux définitions sont même sensiblement contradictoires, puisque
lune désigne le livre indépendant de tout support, lautre lassimile au
support.
10. De fait, dans le monde moderne, le livre nexistait que sous
la forme dobjet manufacturé. Dans le monde marchand, un livre inédit nétait
tout simplement pas un livre.
La photographie, le gramophone, le cinéma, la radio ont étendu cet
état de fait à toute activité artistique.
3. Objet et langage
11. Le remplacement des procédés de reproduction analogiques par des
procédés numériques a dabord semblé être une apothéose du marché ; en
fait, il sonnait son glas.
Pourquoi cela ? Parce que la numérisation implique la contingence
du support.
12. Le numérique ne fait pas quémanciper luvre du
support, il abolit la séparation entre écriture et édition.
Il ny a pas dun côté le manuscrit unique que produit
lauteur, et qui attend limprimeur pour devenir un livre réel. Le fichier
numérique est immédiatement réitérable.
Mieux, luvre nest pas comme le plan ou le projet qui
attend dêtre réalisé en dur : le livre imprimé. Cest plutôt le livre
imprimé qui devient la copie, la reproduction toujours réitérable de luvre
originale.
13. Ici la définition du livre rejoint celle qui a toujours eu cours
dans les langues naturelles, et elle contamine aussi toute création artistique.
Le plasticien, le musicien, tendent irrésistiblement à considérer le
document numérique comme luvre véritable.
14. Il ne sagit pas de prédire la disparition de la toile
unique, ou de la musique vivante et in situ, pas plus que celle de
lévénement, la manifestation, la performance ou du happening, mais aucun artiste
ne peut encore ignorer que son uvre est susceptible de sémanciper de la
toile, de linstrument, de la situation.
Irrésistiblement, il est amené à se reconnaître lauteur de
cette part émancipable de tout support et réitérable à linfini.
15. Supposons un très bon orateur qui ne sache pas écrire, ou ne se
soucie pas de le faire, ou seulement ne sache pas écrire comme il parle. Un autre note
ses paroles. Quel en est lauteur ? Celui qui parle, certainement, et non le
scribe.
Cest une situation fréquente dans lantiquité (lIliade,
le Tripicata). Elle cesse avec la généralisation de lécriture.
Lauteur (est devenu celui qui) écrit.
Maintenant, irrésistiblement, lauteur devient celui qui édite
un fichier numérique.
16. Au vingtième siècle, on a fini par dire que léditeur
faisait le livre, et non lauteur. Disiez-vous « un livre inédit », on
vous corrigeait : « un manuscrit inédit ».
Et ce nétait pas toujours sans raison. Il y eut des livres
déditeurs, seulement écrits par des rédacteurs.
17. Aujourdhui, un éditeur est principalement un programme, un
outil pour lécriture. Écrire devient éditer un texte.
Il en va de même pour la musique. Le musicien ressemble à un
ingénieur du son. Le travail de lartiste se déplace toujours plus vers celui
quil abandonnait précédemment en aval de son uvre.
18. Dans ses Cours sur lEsthétique, Hegel attribuait à
la poésie une place supérieure aux autres arts en ce quelle seule pouvait
sémanciper de tout support, et donc de lespace et du temps. Manifestement,
les autres arts la suivent dans cette voie.
19. Comment les autres arts suivent-ils la même route que la
poésie ? (Il nest pas question ici danalyser comment lart
sémancipe de tout support depuis ces deux derniers siècles, même si cette analyse
est incontournable, mais de savoir comment, pratiquement, il le fait en ce moment même.)
En prenant la forme de fichiers numériques immédiatement
réitérables à linfini ? Pas seulement.
En étant immédiatement édités par lauteur lui-même ?
Non plus.
Ils la suivent dabord en devenant eux aussi, essentiellement, des
documents composés de signes graphiques ; en devenant, dun certain point de
vue, du texte, du moins du langage, en acquérant son caractère textuel.
20. Cest ainsi que lart sort du marché : en sortant
de lobjet manufacturé, donc de la marchandise.
Lart cesse dêtre dans le marché pour être dans le
langage.
4. Lobjet linguistique
21. Nous pourrions dire que lart sort du marché pour entrer dans
la noosphère, ou pour devenir immatériel. Ça ne résoudrait en rien les
ambiguïtés qui règnent sur ce quon doit entendre par signe, langage ou texte.
22. Pour complexe que soit la notion de document numérique, elle
nest pas pour autant obscure. Elle est seulement complexe dans le sens où elle
suppose une architecture verticale de langages différents.
Texte en langue naturelle converti en langages de programmation,
convertis en langages numériques, convertis en langage binaire.
23. Sur cette architecture, texte en langue naturelle peut être
remplacé par image, son, ou à peu près tout ce qui est intuitif aux sens.
Cette première couche intuitive se trouve à la surface de diverses
couches de langages qui deviennent de plus en plus indéchiffrables jusquà des
suites binaires.
24. Dans le monde qui sachève, le modèle de luvre
était le livre imprimé. Quel est-il aujourdhui ? Le fichier
propriétaire ? en source libre ? en code hexadécimal ? en code
binaire ?
Cette question est moins complexe quelle ne le paraît
dabord. Luvre véritable est luvre éditable (et non plus
seulement réitérable), cest à dire une copie transparente dont on peut modifier
librement le code source.
5. Lart spectaculaire marchand
25. Le marché sadresse à une clientèle. Celle-ci peut être un
cénacle damateurs éclairés comme un très large public populaire. Elle nen
demeure pas moins une clientèle.
Lart marchand est essentiellement déterminé par une clientèle.
Sil sadresse à une clientèle davant-garde, il est davant-garde,
sil sadresse à une clientèle populaire, il est un art populaire.
26. Lart marchand est déterminé par une nette séparation entre
producteur et consommateur : le créateur et son public. Le premier est dautant
plus célèbre que le second est anonyme.
27. Luvre dart marchande, comme toute marchandise,
peut donner lieu à de nombreuses déclinaisons : uvre unique et chère
réservée aux collectionneurs, tirages limités et numérotés, éditions bon marché. Il
pourra en exister aussi des produits dérivés.
Une même uvre peut donc être déclinée pour des publics
différents, et même pour tous les publics. Cest ainsi quune uvre
marchande peut conserver un caractère élitiste tout en devenant célèbre et sans que de
larges masses lignorent.
28. La nette séparation entre le créateur et son public, qui se
concrétise dans lobjet dart, implique que la consommation ne touche pas à
lintégrité de lobjet. Lobjet dart ne doit pas être altéré
dans sa consommation, qui doit donc être seulement contemplative, spectaculaire.
6. Art et travail intellectuel
29. Le marché de lart a séparé le travail artistique des
autres formes de travail intellectuel.
Le marché a séparé lart des sciences, de la philosophie, des
mathématiques, de la logique
, de toutes les productions intellectuelles qui ne
peuvent produire des objets dart.
30. Naturellement, on peut vendre un livre de mathématiques ou de
physique comme nimporte quel autre livre. On peut vendre aussi nimporte quel
objet manufacturé qui soit lapplication directe dune recherche scientifique,
et envers lequel le brevet tient un rôle comparable à celui du droit dauteur.
Il se trouve quil ny a pas de marché de la science, de la
philosophie ou des mathématiques, même sous la forme dun marché des brevets,
comme il y a un marché de lart.
31. Le marché de lart fonctionne sur une clientèle
sur des consommateurs directs , et cest principalement ce qui
lisole et le distingue des autres activités intellectuelles.
« Lart produit des uvres », a-t-on dit, et les
uvres, dans le marché, deviennent des marchandises.
Une activité intellectuelle qui ne produirait pas immédiatement des
marchandises ne serait pas de lart.
32. Lart tend à devenir plus difficilement une marchandise. Cela
tient en partie à lévolution propre de lart, et, en partie, à
lévolution du marché et de la marchandise.
Le marché tend à être de moins en moins libre ; lart, de
plus en plus.
7. Les contradictions de lart marchand
33. En réalité, ni lart ne veut sortir du marché, ni le
marché ne veut expulser lart, et leur divorce engendre des contradictions cocasses.
Une des plus cocasses est leffet Bovary.
34. Dans lart marchand, lartiste peignait son monde (non
plus un « autre monde ») et sy identifiait. « Bovary, cest
moi », Disait Flaubert à son procès.
À la fin du vingtième siècle, le monde sidentifiait à
lartiste : « Flaubert, cest moi », aurait dit Madame Bovary.
35. Il nest rien de comique à ce quun art soit fait par
tous et pour tous, mais un tel art devrait alors être sensiblement différent dun
art marchand.
Supposons que les lecteurs de romans ne lisent plus que pour apprendre
à devenir romanciers, quon nentre plus dans les galeries que pour apprendre
à peindre ; le marché risque dabord den être sensiblement modifié,
et, plus profondément, la nature de lart et les méthodes de création.
36. Ce sont ces contradictions cocasses qui ouvrent lépoque
nouvelle. Le marché de lart nest plus rien dautre que celui de ces
contradictions cocasses.
8. Programmation et travail intellectuel
37. Le marché avait séparé lart de la vie intellectuelle.
Lart se libère en brisant cette séparation.
Une part de lart (marchand) se libère (en sortant) du marché,
une autre sort de celui de lart pour créer le marché de la culture, des loisirs et
de lanimation sociale.
38. La libération de lart et la recomposition du travail
intellectuel se fait essentiellement autour de la programmation et grâce à elle.
Dune façon très pratique, la numérisation des données,
lordinateur personnel et linternet sont les principaux instruments de la
libération de lart. Dun point de vue plus profond, la dimension
épistémologique du phénomène génère de nouveaux paradigmes.
(Un tel vocabulaire, certes, appelle plus dexplication quil
nen fournit.)
39. En sémancipant du marché, lart trouve des prises plus
directes avec le réel. Il prend ses distances avec lobjet, luvre, le
produit marchand, au profit de la dimension symbolique, linguistique, sémiotique,
sémantique, poétique, pragmatique ou performative.
Par cela, il devient essentiellement travail intellectuel.
40. Dans le même temps, les sciences et les mathématiques suivent des
cheminements convergents avec celui de lart.
Ici encore, la programmation tient une place déterminante.
9. Travail intellectuel et intuition
41. Les mathématiques ont adopté un cours nouveau depuis lusage
généralisé de lordinateur, avec la possibilité de faire effectuer par la machine
des quantités de calculs qui auraient été inconcevables dans les époques antérieures.
Apparaît alors une nouvelle mathématique basée sur
lexpérience et lobservation de « phénomènes numériques », et
non plus sur lhypothèse et la déduction.
42. À linverse, les sciences de la nature ont plus recours à
des modèles automatiques, cest à dire, abordent les phénomènes naturels à
travers des programmes qui les simulent.
Elles découvrent alors des comportements mathématiques communs à des
phénomènes sans rapport, ou transversaux à des disciplines, par exemple, la
climatologie et lévolution des cours boursiers du coton.
43. Alors que leffort visait depuis longtemps la modélisation
des phénomènes, le modèle lui-même se comporte à son tour comme un phénomène
naturel.
Ou encore, alors que lénoncé se proposait dêtre
lexplication, la description, la démonstration du phénomène (ce qui se conçoit
bien sénonce clairement), il devient ce qui demande élucidation (ce qui
sénonce bien doit être clairement conçu).
44. Une bonne part de lactivité cognitive appartenant en propre
à la raison peut être abandonnée à des dispositifs logiciels. (Comprenons intelligence
artificielle au sens de prothèse cognitive, comme on pourrait parler de perception
artificielle à propos de prothèses auditives ou ophtalmiques, même si les lunettes
ou les sonotones ne voient ni nentendent rien par eux-mêmes.)
Le travail intellectuel humain est alors essentiellement orienté vers
la conception intuitive.
45. Mathématiques et sciences rejoignent ici lesthétique, non
pas dans la recherche du beau, ni du vrai, mais de lintuition.
46. « Nous savons que cet énoncé est vrai. Nous savons même
quil participe du réel en ayant la possibilité dintervenir sur lui et de le
modifier. Mais nous ne comprenons pas ce quil veut dire. »
47. « Jusquà maintenant les philosophes nont fait
quinterpréter le monde, il sagit maintenant dinterpréter leurs
énoncés. » Cela peut se concevoir comme une conclusion stupide à quatre siècles
de modernité.
Cest globalement celle qui est proposée sous le nom de
« Culture ». Lenjeu est déchapper à cette stupidité.
48. Le beau est lessence qui apparaît, disait en substance Hegel
dans ses cours desthétique. On peut bien considérer lapparence comme
contingente, mais que serait une essence qui napparaîtrait pas ?
Si nous concevons lapparence comme un apparaître, alors nous
concevons le réel comme une réalisation.
49. Dans le modèle classique, le savant cherchait à énoncer la
réalité (la décrire, lexpliquer ou la déduire), tandis que lartiste
cherchait à la montrer, la rendre intuitive.
Ces deux perspectives se rejoignent en se dépassant :
lénoncé devient programme.
Lénoncé doit être intuitif et programmatif
(performatif ?) à la fois. Les deux nécessités nen font quune.
10. La double impasse marchande
50. En sortant du marché, lart court un certain nombre de
risques. Le premier est de se retrouver à la rue. Il risque de changer sa place
dans le marché : de producteur quil était, devenir consommateur
consommateur dinformations, de publications, de matériels et de
matériaux, notamment consommateur dordinateurs et de programmes ; au mieux,
consommateur de technique et même de science.
51. Si lart doit être fait par tous et pour tous, il est
probable quil représente un immense marché. La production artistique ne sera plus
productrice dans ce marché, mais consommatrice.
On comprend bien alors quun certain nombre dartistes aient
des positions conservatrices devant cette perspective. Mais que peuvent-ils
espérer ?
52. Dans un tel marché, les artistes ne peuvent revendiquer un statut
de professionnels quen sen faisant les supports publicitaires. (Tel excellent
photographe, par exemple, sattachant à telle marque de pellicules et se faisant
sponsorisé.)
Pourquoi pas ? Lart na jamais été alimenté par des
sources moins contestables. Le problème est ailleurs : Si de telles conditions
permettent la réalisation de lart, les artistes les accepteront. Le leur
permettent-elles ?
53. Si le marché de lart devait devenir un marché de la
consommation, après avoir été celui des uvres, alors luvre devrait
sy effacer au bénéfice du talent.
Nous pouvons oser la comparaison avec le sport : le sportif
professionnel vent son talent. Il fait vendre indirectement des produits manufacturés
quil ne produit pas mais qui le sponsorisent.
54. On pourrait imaginer des artistes qui font des
« performances », au sens sportif.
Que manquerait-il ? Il manquerait principalement la possibilité
de compter les points, de mesurer la performance. Un sport a des règles précises,
lart devrait-il sen donner ? Qui feraient les jurys, qui seraient les
arbitres ?
55. Supposons quon distingue amateurs et professionnels sur les
ventes, le chiffre daffaire, laudience publique
: le cercle ne se
refermerait-il pas sur lui-même ?
(Zidane est-il célèbre parce quil est professionnel, ou est-il
professionnel parce quil est célèbre ? Il est les deux parce quil
marque des points.)
Le marché de lart a déjà largement évolué en ce sens. Et que
se passe-t-il ? Lart sort du marché.
11. Calcul et langage
56. Lart est plus sérieusement menacé de devenir simple
consommation de science et de technique ; mais en ce cas, la menace serait encore
plus grave pour celles-ci.
Un ordinateur est avant tout un instrument qui opère des calculs.
Cest une évidence qui tend à se dérober. Les techniques et les sciences
consommées seraient donc celles du calcul.
57. Quest-ce que les mathématiques ? On peut sérier la
question : Les mathématiques sont-elles un langage ? Ou ont-elles une existence
indépendante de leur langage ?
Cest une question très complexe quon peut encore
varier : Le pluriel de mathématiques désigne-t-il une pluralité de langages ?
Ou, au contraire, une pluralité de mathématiques seraient-elles unifiées en un seul
langage ?
58. Loption tacitement choisie par la modernité semble bien
être que plusieurs mathématiques sont unifiées par un seul langage.
Ce nest quune option tacite, qui pourrait fâcher si
lon cherche à la justifier. Rien nest moins clair, dans la culture
contemporaine, que le possible rapport entre langage mathématique et un éventuel
référent.
59. Un langage unifié des mathématiques pouvait avec quelque raison
être considéré comme une bonne chose au début du vingtième siècle. À la fin, on se
demande si, contre toute attente, on ne doit pas une excessive complexité des
mathématiques à ce qui aurait dû les simplifier.
60. Les mathématiques sont-elles autonomes de leur langage ?
Cest un peu comme si lon se demandait si le monde était indépendant de la
langue française : le monde réel, naturel, imaginaire, irrationnel
pourtant,
la langue française le décrit bien ; elle sait aussi décrire, expliquer ou
paraphraser le langage des mathématiques.
On pourrait penser que, dans certains cas, lextrême difficulté
des problèmes, et surtout lextrême cloisonnement des diverses mathématiques,
pourraient bénéficier dun plus large recours à la langue naturelle.
61. Les mathématiques seraient le langage, non pas de Dieu, comme cela
put paraître évident à quelques esprits initiateurs de la modernité, mais de la
nature.
Reste à savoir jusquà quel point les mathématiques seraient un
langage, et si leur rapport avec le monde physique est de nature linguistique.
62. Jusquà quel point une preuve mathématique peut-elle
établir une certitude ? Jusquà quel point preuve mathématique et certitude
ne sont pas une contradiction dans les termes ? La certitude relève de
lintuition synthétique ; la preuve, de la déduction analytique. Tout le
problème est détablir la déduction sur lintuition. (Linverse est-il
pensable ?)
63. Les mathématiques contemporaines supposent une formidable
confiance en un langage, une confiance qui excède largement le raisonnable. (« Le
langage mathématique se révèle efficace au-delà du raisonnable », Wigner 1960.)
12. La nouvelle Babel
64. Le formalisme mathématique des débuts du vingtième siècle
na pas offert ce quon attendait de lui, mais ce quon nen attendait
pas.
Si lon avait cru quil allait nous aider à penser, ou
seulement à compter, on sest trompé, mais il sest révélé efficace pour
faire calculer des machines à notre place.
65. Les machines ne calculent pas comme nous. Elles manipulent des
suites binaires que nous avons la plus grande peine à déchiffrer. Nous ne nous y
essayons pas, dailleurs, nous les convertissons en dautres langages, qui
tiennent à la fois dune langue naturelle lAnglais , et
dun langage logico-mathématique : le code source.
66. À partir du code source, nous pouvons aller aux langages
mathématiques, aux langues naturelles, aux langages machines, aux
« langages » des sens : son, image, textures
67. Le langage formel des mathématiques ne fait pas ici fonction de
langage universelle. Il ny a pas de langue universel, mais une floraison de
langages, de divers niveaux, qui, cette fois, contrairement au mythe de Babel, ne semble
pas diviser, ni décourager les bâtisseurs.
13. Lecture écriture et édition
68. « Si la généralisation et le développement de systèmes
d'exploitations basés sur des interfaces graphiques et métaphoriques de plus en plus
perfectionnées, permettent de rendre l'usage de l'ordinateur accessible à celui qui n'a
pas connaissance de son fonctionnement, ils nous éloignent et nous cachent la véritable
nature du programme informatique et son potentiel métaphysique. » BlueSreen (<http://www.b-l-u-e-s-c-r-e-e-n.net/>).
69. À la fin du vingtième siècle, on a cru voir venir la fin de
lécriture. Cest le contraire qui advint : tout est devenu texte.
Le nom « source », dans « code source » est
très explicite. Le code est à la source de tout. La source est libre quand elle est
lisible, et elle est lisible quand les lignes de commandes sont explicites ou
accompagnées de commentaires.
70. Au début de la modernité marchande, la vie intellectuelle
concernait une élite lettrée bien circonscrite dans quelques capitales européennes ou
gravitant autour. Rendre public son travail signifiait implicitement le faire connaître
de cette élite. Aujourdhui, presque chacun peut virtuellement sadresser au
monde entier dans une langue quasiment universelle.
Naturellement, cette possibilité reste toujours virtuelle, à
lautre extrême dune communication privée menacée. Toute communication
réelle se place entre ces deux pôles : universel et privé.
71. Quand bien même continuerait-il dexister un milieu homogène
composé de célébrités faisant fonction de leaders dopinion, il serait
réduit à donner un spectacle de masse de la pensée.
Sa production sinscrirait dans un marché de masse de la culture
et du loisir, dans le marché du divertissement clé en main.
72. La finalité de lécriture, avant, était la production
dun texte édité. Elle lest maintenant dun texte éditable
voire de musiques, dimages
éditables.
73. Le problème qui se pose en ce moment-même sur les droits
dutiliser librement, de diffuser, de copier et de modifier, est déjà un problème
darrière-garde. Le problème actuel est celui de la possibilité (et non seulement
du droit) déditer.
Un travail intellectuel ne saurait quêtre éditable. Le concept
dédition remplace et unifie ceux de lecture et décriture.
14. Liberté et lisibilité
74. Personne ne sait très bien aujourdhui ce quest un art
libre. Cest une idée neuve, jamais évoquée avant. On a revendiqué un art
révolutionnaire, un art engagé, un art pour lart, un art pour tous et par tous, un
art indépendant, un art populaire, un art démocratique,
on navait jamais
sérieusement pensé quun art pût être libre, ni comment.
75. En partie, lart libre sinscrit dans le prolongement de
la modernité du vingtième siècle et ny apporte visiblement rien de neuf, en
partie, il calque son principe sur ceux de la distribution des logiciels libres.
Il y a donc un rapport, jusqualors impensé, entre libre et
lisible. Reste à mieux penser ce que serait cette lisibilité pour lart.
Jean-Pierre Depétris
3 Frimaire AN 211
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© Jean-Pierre Depétris, avril 2003
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entre Pierre Petiot et Jean-Pierre Depétris
sur Ce que pourrait être un art libre
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